Articles

Recouvrer une créance contre une société radiée : quels recours ?

Un fournisseur livre des marchandises, émet sa facture, puis découvre quelques mois plus tard que son client a disparu du registre du commerce et des sociétés. Le débiteur n'existe plus juridiquement, aucun compte bancaire n'est saisissable, et le titre exécutoire semble sans valeur. Cette situation, fréquente pour les PME et les artisans confrontés à des impayés, n'est pourtant pas une impasse. La radiation d'une société n'efface ni la dette ni les responsabilités des personnes qui l'ont dirigée ou liquidée. Ce guide explique comment recouvrer une créance contre une société radiée : reconstituer la personnalité morale pour poursuivre la liquidation, et engager la responsabilité de l'ancien gérant ou du liquidateur lorsque des fautes ont privé le créancier de son paiement.

Comprendre ce que recouvre la radiation du RCS

Avant d'agir, il faut savoir précisément ce qui s'est passé. Le terme « radiation » désigne uniquement la suppression de l'immatriculation au registre du commerce et des sociétés. Il ne se confond ni avec la dissolution, ni avec la liquidation, même si ces trois opérations se succèdent le plus souvent dans le processus de disparition d'une société.

Dissolution, liquidation, radiation : trois étapes distinctes

La dissolution marque la fin de l'activité et l'entrée en phase terminale de la société. Elle peut être décidée par les associés (dissolution anticipée), résulter de l'arrivée du terme statutaire, ou être prononcée par un juge. La liquidation consiste ensuite à réaliser l'actif (vendre les biens, recouvrer les créances) et à apurer le passif (payer les dettes) avant de partager l'éventuel boni entre associés. La radiation intervient en principe à la clôture de la liquidation : elle constate administrativement que la société n'a plus de raison de figurer au registre.

Cette chronologie a une conséquence directe pour le créancier. Une société peut être radiée alors même que toutes ses dettes n'ont pas été payées, soit par négligence du liquidateur, soit par volonté de faire disparaître une structure encombrante. La radiation ne vaut pas quitus : elle ne purge pas les créances impayées.

Radiation volontaire et radiation d'office

La radiation volontaire résulte d'une déclaration déposée au greffe après la clôture de liquidation. La radiation d'office, elle, est décidée par le greffier dans les cas prévus par le Code de commerce, notamment lorsqu'une société ne dépose plus ses comptes, cesse toute activité, ou lorsque son immatriculation apparaît manifestement caduque. Une société radiée d'office pour cessation d'activité peut conserver un patrimoine résiduel et n'avoir jamais fait l'objet d'une véritable liquidation. Cette distinction est décisive : un débiteur radié du RCS de façon anticipée ou irrégulière offre davantage de leviers d'action qu'une société régulièrement liquidée et sans actif.

La radiation n'éteint pas la dette

L'idée reçue selon laquelle « la société n'existe plus, donc la dette est perdue » est juridiquement fausse. Deux mécanismes protègent le créancier.

La survie de la personnalité morale pour les besoins de la liquidation

Le droit français retient que la personnalité morale d'une société subsiste, aussi longtemps que ses droits et obligations à caractère social ne sont pas liquidés, pour les besoins de sa liquidation. L'article 1844-8 du Code civil dispose ainsi que :

La personnalité morale de la société subsiste pour les besoins de la liquidation jusqu'à la publication de la clôture de celle-ci.

La jurisprudence en tire une conséquence protectrice : lorsqu'une dette a été omise et qu'un actif reste à réaliser, la société est réputée conserver une personnalité morale résiduelle qui permet de reprendre les opérations de liquidation. En clair, tant qu'il subsiste un passif non payé ou un actif non réparti, la société n'est pas totalement « morte » aux yeux du droit.

La radiation n'est pas opposable au créancier impayé

La radiation produit ses effets à l'égard des tiers, mais elle ne peut pas servir à faire échec aux droits d'un créancier légitime. Un liquidateur qui clôture une liquidation en laissant sciemment une dette impayée n'éteint pas celle-ci ; il expose au contraire sa propre responsabilité. Le créancier conserve donc la possibilité d'agir, à condition de choisir la bonne voie procédurale.

Première étape : diagnostiquer la disparition avant d'agir

Toute stratégie de recouvrement commence par un travail d'enquête. Le créancier doit reconstituer l'histoire de la société avant de choisir son action.

Plusieurs sources publiques permettent ce diagnostic. L'extrait Kbis, même « radié », mentionne la date et la cause de la radiation. Les annonces publiées au BODACC (Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales) retracent la dissolution, la nomination du liquidateur et la clôture de liquidation. Le site Infogreffe et le Registre national des entreprises donnent accès aux comptes déposés et aux actes. Ces éléments permettent de répondre à trois questions déterminantes :

  • La radiation est-elle intervenue après une liquidation amiable, une liquidation judiciaire, ou une radiation d'office ?
  • Qui était le liquidateur ou le gérant, et son adresse est-elle connue ?
  • La société disposait-elle encore d'un actif au moment de la clôture (immeuble, créance à recouvrer, compte bancaire, fonds de commerce) ?

Ce diagnostic oriente le choix entre deux grandes familles de recours : reconstituer la société pour saisir un actif oublié, ou rechercher la responsabilité personnelle d'un dirigeant ou du liquidateur.

Imaginons un artisan du bâtiment qui a réalisé des travaux pour une SARL de promotion immobilière, restée débitrice de plusieurs factures. En consultant le BODACC, il découvre que la société a été dissoute puis radiée six mois après ses travaux, sans jamais le désintéresser, alors qu'elle détenait encore un lot immobilier invendu. Ce lot est un actif oublié : il justifie une reprise de la liquidation.

Rouvrir la liquidation : la reprise de la personnalité morale

Lorsque la société radiée conserve un actif non réalisé ou qu'une dette a été omise, le créancier peut demander la reprise de la liquidation. C'est le mécanisme le plus efficace pour recouvrer une créance contre une société radiée disposant d'un patrimoine résiduel.

La désignation d'un mandataire ad hoc

La société radiée n'a plus de représentant légal : ni gérant en fonction, ni liquidateur. Pour la faire réintégrer dans la vie juridique, le créancier saisit le président du tribunal de commerce (ou du tribunal judiciaire pour les sociétés civiles) afin qu'il désigne un mandataire ad hoc. Ce mandataire a pour mission de représenter la société, de reprendre les opérations de liquidation, de réaliser l'actif oublié et de payer les créanciers.

La demande se présente le plus souvent par voie de requête ou d'assignation, en justifiant de deux éléments : l'existence d'une créance certaine et l'existence d'un actif à réaliser ou d'une opération de liquidation restée inachevée. Une fois le mandataire nommé, la personnalité morale de la société « revit » pour les besoins de cette liquidation complémentaire, et le créancier peut faire valoir sa créance dans ce cadre.

Quand la reprise de la liquidation présente un intérêt

Ce recours n'a de sens que s'il existe un actif à appréhender. Faire renaître une société sans le moindre bien ne servirait qu'à produire des frais de procédure sans perspective de paiement. En revanche, la reprise de la liquidation est particulièrement utile lorsque :

  • un immeuble, un fonds de commerce ou un véhicule figurait encore au patrimoine social à la clôture ;
  • une créance de la société envers un tiers (facture non recouvrée, dépôt de garantie, solde de compte courant) n'a jamais été encaissée ;
  • le partage d'un boni de liquidation a été opéré entre associés alors que des dettes restaient dues, ce qui peut justifier de réclamer aux associés la restitution des sommes indûment perçues.

Dans l'exemple de l'artisan, le mandataire ad hoc pourra vendre le lot immobilier oublié et affecter le prix au paiement des factures impayées, avant tout partage éventuel entre associés.

Agir contre l'ancien liquidateur

Lorsque la disparition de l'actif résulte non d'un oubli, mais d'une faute dans la conduite de la liquidation, la responsabilité personnelle du liquidateur peut être recherchée. L'action contre le gérant liquidateur repose sur un principe simple : le liquidateur qui clôture les opérations en laissant impayée une dette qu'il connaissait, ou en distribuant l'actif aux associés au mépris des créanciers, commet une faute engageant sa responsabilité.

Le fondement de la responsabilité du liquidateur

Le liquidateur, qu'il soit un ancien gérant devenu liquidateur amiable ou un professionnel désigné, est tenu d'un devoir de diligence. Il doit inventorier le passif, appeler les créanciers connus, payer les dettes avant de partager le solde. Le Code de commerce prévoit que le liquidateur répond, à l'égard tant de la société que des tiers, des conséquences dommageables des fautes qu'il commet dans l'exercice de ses fonctions.

Concrètement, engagent la responsabilité du liquidateur :

  • l'omission délibérée d'un créancier connu, dont la facture figurait dans la comptabilité ;
  • la distribution d'un boni de liquidation aux associés alors que des dettes restaient exigibles ;
  • la clôture précipitée de la liquidation destinée à faire échapper la société à ses obligations.

Le créancier doit démontrer une faute du liquidateur, un préjudice (l'impayé), et un lien de causalité entre les deux. Lorsqu'il établit que sa créance aurait été payée si le liquidateur avait accompli correctement sa mission, il peut obtenir la condamnation personnelle de ce dernier à réparer le préjudice, souvent à hauteur du montant impayé.

Le cas particulier du gérant devenu liquidateur

Dans de nombreuses petites structures, le gérant se désigne lui-même comme liquidateur amiable. Cette double casquette facilite l'action du créancier : la personne qui connaissait la dette au titre de la gestion ne peut prétendre l'avoir ignorée au titre de la liquidation. Un gérant-liquidateur qui radie sa SARL sans payer un fournisseur dont il avait signé le bon de commande s'expose difficilement au reproche de la bonne foi.

Agir contre l'ancien gérant

Indépendamment de la liquidation, la responsabilité de l'ancien dirigeant peut être recherchée sur plusieurs terrains, selon que la société a fait l'objet d'une liquidation amiable ou d'une procédure collective.

La faute de gestion détachable des fonctions

Le principe est que le dirigeant n'engage pas sa responsabilité personnelle envers les tiers pour les simples dettes sociales. Toutefois, la jurisprudence admet qu'il en répond lorsqu'il a commis une faute séparable de ses fonctions, c'est-à-dire une faute d'une particulière gravité, intentionnelle et incompatible avec l'exercice normal de ses attributions. Tel est le cas du gérant qui souscrit sciemment un engagement qu'il sait la société incapable d'honorer, ou qui organise l'insolvabilité de la structure avant de la radier.

L'action contre le gérant liquidateur ou l'ancien dirigeant se fonde alors sur la responsabilité civile de droit commun. Le créancier doit établir la faute personnelle, sa gravité, et le préjudice subi. Ce terrain est exigeant en preuve, mais il devient décisif lorsque la disparition de la société procède d'une stratégie d'évitement.

L'insuffisance d'actif en cas de liquidation judiciaire

Lorsque la société a été placée en liquidation judiciaire avant sa radiation, un dispositif spécifique existe : l'action en responsabilité pour insuffisance d'actif, prévue à l'article L. 651-2 du Code de commerce. Elle permet, lorsque la liquidation judiciaire fait apparaître une insuffisance d'actif résultant d'une faute de gestion, de condamner le dirigeant à supporter tout ou partie du passif.

Cette action n'appartient toutefois pas au créancier individuel : elle est exercée par le liquidateur judiciaire ou, dans certains cas, par le ministère public. Le créancier a donc intérêt à signaler au liquidateur judiciaire, tant que la procédure est ouverte, les fautes de gestion dont il a connaissance. Il faut noter qu'une simple négligence ne suffit pas : le texte exclut la faute de gestion consistant en une simple négligence dans la gestion de la société.

Confusion de patrimoines et fraude

Certaines situations révèlent que la société radiée n'était qu'une façade. Lorsqu'un dirigeant a confondu son patrimoine personnel avec celui de la société (comptes mélangés, biens sociaux utilisés à titre privé, absence de comptabilité distincte), ou lorsque la radiation participe d'un montage frauduleux destiné à échapper aux créanciers, le voile de la personnalité morale peut être écarté. La fraude corrompt tout : un créancier victime d'un montage organisé pour rendre la société insolvable peut agir directement contre celui qui en a tiré profit.

L'action paulienne, qui permet d'attaquer les actes accomplis par le débiteur en fraude des droits de son créancier, peut ainsi viser un transfert d'actifs opéré au profit d'une autre société ou d'un proche du dirigeant juste avant la radiation.

Les diligences pratiques du créancier

Au-delà du choix de l'action, la réussite du recouvrement dépend de la rigueur avec laquelle le créancier constitue son dossier et respecte les délais.

Sécuriser la preuve et le titre

Le créancier doit rassembler l'ensemble des pièces établissant la créance : bon de commande, factures, bons de livraison, correspondances, mises en demeure. Si un titre exécutoire a déjà été obtenu contre la société avant sa radiation (jugement, injonction de payer), il conserve sa valeur et facilite les actions ultérieures. À défaut, il faudra faire consacrer la créance par le juge dans le cadre de la reprise de liquidation ou de l'action en responsabilité.

Surveiller la prescription

Le temps joue contre le créancier. L'action en paiement d'une créance entre professionnels se prescrit en principe par cinq ans. L'action en responsabilité contre le liquidateur ou le dirigeant obéit également à des délais qu'il faut anticiper, le point de départ étant souvent fixé à la révélation du dommage, c'est-à-dire à la date où le créancier a su qu'il ne serait pas payé. Il est prudent d'agir sans attendre : plus le temps passe, plus la preuve des fautes et la localisation d'un actif deviennent difficiles.

Évaluer la solvabilité de la cible

Reprendre une liquidation ou poursuivre un ancien dirigeant n'a d'intérêt que si un paiement est envisageable. Avant d'engager des frais, il convient d'évaluer l'existence d'un actif résiduel de la société ou la solvabilité personnelle du gérant ou du liquidateur. Une action gagnée contre une personne insolvable ne produit qu'un jugement sans effet. Cette analyse de faisabilité économique fait partie intégrante de la stratégie de recouvrement.

Conclusion

La radiation d'une société n'est pas la fin du droit du créancier, mais le début d'un raisonnement en deux temps. Il faut d'abord déterminer si la société a laissé un actif : dans ce cas, la reprise de la personnalité morale par la désignation d'un mandataire ad hoc permet de reprendre la liquidation et de saisir le bien oublié. Il faut ensuite, lorsque l'actif a disparu par la faute des personnes en charge, engager la responsabilité personnelle de l'ancien gérant ou du liquidateur, sur le terrain de la faute de gestion, de l'insuffisance d'actif ou de la fraude. Ces deux voies ne s'excluent pas et se cumulent souvent dans un même dossier.

Le réflexe le plus rentable reste la réactivité. Dès la découverte de la radiation, consultez le BODACC et le Registre national des entreprises pour identifier la cause de la disparition, le nom du liquidateur et l'existence d'un actif résiduel, puis faites analyser votre dossier avant l'expiration des délais de prescription. Un diagnostic précoce distingue les créances définitivement perdues de celles qui restent parfaitement recouvrables.

Questions fréquentes

Une société radiée du RCS peut-elle encore être poursuivie en justice ?

Oui, dans la mesure où sa personnalité morale subsiste pour les besoins de la liquidation tant que ses droits et obligations ne sont pas apurés (article 1844-8 du Code civil). Le créancier ne peut toutefois pas assigner directement une société sans représentant : il doit d'abord demander au tribunal la désignation d'un mandataire ad hoc chargé de la représenter et de reprendre la liquidation. C'est ce mandataire qui devient l'interlocuteur du créancier.

Comment recouvrer une créance contre une société radiée qui possédait encore un bien ?

Il faut solliciter la reprise de la liquidation en saisissant le président du tribunal compétent d'une demande de nomination d'un mandataire ad hoc. Ce dernier réalise l'actif oublié (immeuble, fonds de commerce, créance non encaissée) et affecte le produit au paiement des créanciers. Cette voie suppose de démontrer l'existence d'une créance certaine et d'un actif non réparti à la clôture de la liquidation.

Peut-on agir personnellement contre l'ancien gérant d'un débiteur radié du RCS ?

Oui, mais sous conditions. L'ancien gérant n'est pas tenu des dettes sociales par principe. Sa responsabilité personnelle suppose une faute séparable de ses fonctions, c'est-à-dire une faute intentionnelle d'une particulière gravité, par exemple l'organisation de l'insolvabilité de la société avant sa radiation. En cas de liquidation judiciaire, une action en insuffisance d'actif fondée sur l'article L. 651-2 du Code de commerce peut aussi être exercée, mais par le liquidateur judiciaire, non par le créancier isolé.

Quelle est la responsabilité du liquidateur qui a oublié de payer une dette ?

Le liquidateur répond des fautes commises dans l'exercice de ses fonctions à l'égard de la société comme des tiers. S'il a clôturé la liquidation en laissant impayée une dette qu'il connaissait, ou s'il a distribué un boni aux associés au détriment d'un créancier, il engage sa responsabilité personnelle. Le créancier doit prouver la faute, le préjudice égal au montant impayé, et le lien de causalité entre les deux.

Quel délai pour agir contre une société radiée ou son dirigeant ?

L'action en paiement d'une créance entre professionnels se prescrit en principe par cinq ans. Les actions en responsabilité contre le dirigeant ou le liquidateur obéissent à des délais propres, dont le point de départ est souvent la date à laquelle le créancier a eu connaissance du dommage, c'est-à-dire du fait qu'il ne serait pas payé. Il est vivement conseillé d'agir rapidement, car la preuve des fautes et la localisation des actifs se dégradent avec le temps.

La radiation d'office change-t-elle les recours possibles ?

Oui, elle les élargit souvent. Une société radiée d'office pour cessation d'activité n'a fréquemment pas fait l'objet d'une véritable liquidation et peut conserver un patrimoine résiduel. Cette situation facilite la reprise de la liquidation, puisqu'un actif reste à réaliser et que les opérations de clôture n'ont jamais été régulièrement menées. Le diagnostic préalable via le BODACC et le Registre national des entreprises permet d'identifier ce cas de figure.

Que faire si les associés ont reçu un boni de liquidation malgré des dettes impayées ?

Le partage d'un boni entre associés alors que des créanciers n'ont pas été désintéressés est irrégulier. Le mandataire ad hoc désigné dans le cadre de la reprise de la liquidation peut réclamer aux associés la restitution des sommes indûment perçues, afin de les affecter au paiement des dettes omises. Le créancier a donc intérêt à vérifier, dans les comptes de clôture, si un boni a été distribué avant sa radiation.

Gloria Avocats, votre partenaire juridique de confiance

Par mail ou par téléphone, le cabinet répond à toutes vos questions.

• Contactez-nous